Nouer les fils des conflits sociaux et identitaires pour lutter contre l’ethnicisation du lien social Joëlle BORDET Psycho-sociologue ( CSTB)

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Des signes de plus en plus explicites mettent en scène une ethnicisation des rapports sociaux ; dernièrement, suite aux manifestations lycéennes, une pétition interprète rapidement des actes de violence comme des actes significatifs de racisme contre les blancs, des rapports de responsables publics affirment qu’un leader central pour les jeunes issus de l’immigration vivant dans les quartiers d’habitat social est Oussama Bin Laden… Ces schématisations et ces sur-interprétations sont dangereuses et font l’économie de l’analyse des processus de socialisation de ces adolescents. Elles ne permettent plus de s’adresser à ces jeunes en tenant une posture d’adulte, en prenant en compte la complexité des phénomènes, mais au contraire tendent à terme à les désigner comme des dangers potentiels pour la République, pour leur pays… Comment au delà de telles dérives, peut-on comprendre et analyser ces processus d’ethnicisation à l’œuvre et comment peut-on y réagir ?

Les réflexions menées dans ce court article ne viendront pas au bout de ce sujet qui suppose plus que jamais une mobilisation des chercheurs des responsables de l’action publique, des politiques et de tous les citoyens. En effet, plus les dynamiques de ségrégation spatiale et sociale se renforcent, plus la société est au prise avec le développement des individualismes et de la fragmentation des identités, plus les représentations des adolescents issus de l’immigration deviennent schématiques, voire souvent fausses. Les médias contribuent à ce processus, mais elles ne portent pas seule la responsabilité d’un tel phénomène. Plus la société est ségréguée, plus l’expérience partagée et la référence à un avenir commun s’amenuisent. Dans ce contexte, les représentations de l’autre vivant une autre condition sociale sont abstraites et schématiques. Ainsi lors d’un séminaire à L’école Centrale sur l’exclusion sociale et la mondialisation, un étudiant disait qu’il se sentait plus proche d’un jeune Australien vivant la même condition sociale que lui que d’un jeune de banlieue d’ici.

Les travaux d’interventions psychosociologiques menés ces derniers mois permettent de porter un éclairage sur l’évolution des modes de socialisation des adolescents, et leur rapport à la société, au monde où s’ils vivent. Ainsi, dans le cadre du programme régional « lutter contre les ruptures des adolescents avec les institutions », nous avons réalisé à Saint Denis une enquête auprès de jeunes de 16 à 25 ans avec les professionnels de la Direction de la Jeunesse, de la prévention spécialisée, de la santé à propos des identités sociales et politiques des jeunes. Plusieurs résultats mettent en cause directement ces affirmations schématiques et permettent de créer de nouveaux modes de dialogue avec les jeunes. Lors de cette enquête, nous avons interviewé quarante cinq jeunes en petits groupes pendant trois réunions sur le thème : « qu’est ce que pour vous le politique ? ». Les professionnels présents lors des entretiens en position d’observateur attentifs ont analysé les points de vue des jeunes. Leurs reformulations successives ont permis d’approfondir la réflexion initiale ; il s’agit donc d’un processus de recherche qualitatif. Nous avons cependant visé à mener ce travail d’enquêtes auprès de jeunes très différents, habitant sur l’ensemble de la commune de Saint Denis. Voici quelques résultats significatifs permettant de créer de nouveaux modes de débats collectifs avec les adolescents, filles et garçons :

* Aucun des jeunes présents n’est indifférent au monde où ils vivent. Ils sont souvent porteurs de nombreuses informations, mais il est difficile pour eux de se faire leur propre point de vue à ce propos. Plus, ils sont « fixés » dans leur quartier, plus il leur est difficile de construire un point de vue réflexif et critique. Leur expression est caractérisée par le zapping et la fragmentation. A l’inverse, les jeunes impliqués dans des associations, ou ayant mené des missions internationales, expriment des points de vue construits et font référence à des projets d’action. L’expérience, la possibilité de déplacements, la représentation de leur ville à l’étranger ont permis à ces jeunes d’utiliser les informations, les connaissances acquises pour exister eux-mêmes comme acteur de leur histoire et de l’histoire collective. Les filles et les garçons interviewés vivent le même processus à ce propos. Ainsi, je pense à cet adolescent de seize ans qui explique, comment suite à une invitation à participer à une rencontre internationale en Ecosse avec des Allemands et des Bosniques, il s’est ressaisi de sa propre vie, de sa propre histoire, et a alors mis en œuvre des démarches pour quitter la vie quotidienne de la cité. Cependant, de nombreux jeunes interviewés expliquent leurs difficultés, voire leurs impossibilités à influencer le cours de l’histoire. Plusieurs d’entre eux ont fait référence aux manifestations contre la guerre en Irak et à leur impuissance à arrêter cette entrée en guerre… de même la vie politique, les partis apparaissent comme inaccessibles, avant tout au prise avec les média et les enjeux de l’opinion publique.
Réinterroger le fonctionnement des partis politiques, inventer de nouvelles formes de démocratie constitue un enjeu central pour que les nouvelles générations puissent être partie prenantes de l’histoire et de leur destin politique.

* Tous les jeunes interviewés expriment des points de vue et s’impliquent à la fois, au plan local, national et international. Ils ne vivent plus à une seule échelle du territoire, ils sont à la fois citoyens de leur ville et citoyens du monde. C’est une grande richesse pour la démocratie, et c’est un point d’appui essentiel pour notre société. Beaucoup de jeunes interviewés ont vécu dans leur histoire familiale des migrations, soit dans des pays auparavant colonisés, soit des régions françaises ; leurs grands parents, leurs parents parfois ont souvent vécus le monde rural ; leurs parents sont devenus ouvriers, eux-mêmes vivent des mutations sociales et professionnelles profondes. Les jeunes sont dans des déplacements et des mobilités à la fois géographiques, identitaires et sociaux. Ces mouvements sont à la fois source d’insécurité et de richesse. Les métissages à l’œuvre se renforcent. Je pense nécessaire de les soutenir pour qu’ils soient tout source de richesse et de réalisation. La pratique des langues étrangères, l’expérience du voyage et de la rencontre de l’autre, la possibilité d’être acteur au plus près de chez soi, par rapport à la France, à l’Europe et au monde ouvre de nouveaux espaces d’interventions collectives. Il est nécessaire que les adultes s’en saisissent pour accueillir ce mouvement dans lequel s’inscrivent les jeunes.

Il existe, chez de nombreux jeunes interviewés, des inquiétudes profondes par rapport aux pays d’origine de leurs parents. L’afrique du Nord et sud saharienne, le moyen orient sont l’objet d’attention. Très soumis aux informations, il leur est difficile de prendre de la distance et de construire leur point de vue. Ils dénoncent la stigmatisation de l’Afrique, ils vivent un grand écart entre la vie concrète des familles à ce propos et les représentations des média mais ils ne réussissent pas à construire un point de vue stable. Les différentes missions internationales menées au Moyen Orient, en Afrique ont permis une évolution à ce propos pour les jeunes qui y ont participé mais aussi pour leurs amis et leurs familles. De fait, ces jeunes qui affirment leur naturalité française, leur désir de vivre dans ce pays vivent d’autres investissements affectifs et imaginaires auprès d’autres populations. C’est une richesse, si nous l’appréhendons comme un métissage, comme un acquis positif de la mondialisation. Ils sont aujourd’hui les « passeurs » potentiels avec ces pays qui les mobilisent et en cela des acteurs essentiels pour le développement de l’Europe.

* Les analyses des entretiens avec ces jeunes montrent qu’ils ne différencient pas les dimensions sociales, identitaires, politiques des phénomènes dont ils parlent. Ils se situent par rapport au risque d’exclusion et de marginalisation sociale. Cela les inquiète fortement pour eux-mêmes, et pour l’avenir des plus jeunes. Peut-on encore espérer un avenir de progrès ? Pourra t-on en travaillant à l’école être sûr que l’on échappera au chômage, à la survie quotidienne alliant les aides sociales, le travail par interim, parfois, l’argent de la débrouille ? Autant d’inquiétudes omniprésentes chez tous les jeunes, filles et garçons, qu’ils soient issus de l’immigration ou de l’ensemble des régions de France. Face à cela les demandes à la municipalité sont très grandes. C’est le premier référent solidaire contre les inégalités et les discriminations. Pour eux, la municipalité doit répondre aux problèmes relatifs au logement, au travail, à la vie sociale… Ceci constitue un enjeu important et difficile, car la municipalité seule ne peut pas répondre à une telle pression. Il est très important que cette responsabilité soit partagée à l’ensemble des institutions publiques et qu’une plus grande lisibilité et explication soit forte des politiques publiques. Il est nécessaire que les jeunes puissent établir des liens entre les dimensions quotidiennes de leur vie, les choix et les évolutions des politiques publiques. Sinon, le risque de demande immédiate et populiste est très grand. Ceci nécessite aussi un dialogue plus directe avec les jeunes sur les conditions même d’existence des institutions publiques. A ce propos, la lutte contre les discriminations constitue un grand enjeu. En effet, les discriminations directes ou indirectes condensent à la fois les inégalités sociales, et les rejets des personnes en référence à leurs origines de l’immigration. Les jeunes eux-mêmes agissent cette condensation et de fait souvent ne différencient pas ces processus. La notion même de discrimination ne peut pas être que procédurale mais de fait exprime la complexité de ces processus.

Affirmer l’existence de ces discriminations, les reconnaître et les transformer constitue un axe majeur pour accueillir cette jeunesse et pour qu’ils deviennent des acteurs de cette société.

En conclusion, je soulignerai les risques de déplacement actuel des lectures sociales des phénomènes sociaux à des lectures ethniques. Aujourd’hui les inégalités sociales s’approfondissent, une partie de la population est très inquiète pour son avenir, et celle de leurs enfants, des mesures prises par les politiques publiques à propos des services publics, du logement social, des associations transforment profondément les rapports entre les institutions publiques sur le plan social et économique. Nous appréhendons mal les effets de ces politiques. Cette approche des problèmes n’est pas celle qui aujourd’hui est rendue de façon la plus lisible par les média et au sein de l’opinion publique, pourtant elle est au cœur de mutations. Inversement de plus en plus souvent, les situations difficiles comme celle des difficultés scolaires, les violences et les insécurités quotidiennes sont l’objet d’explication simplificatrices, parfois ethnicisantes.

Je pense qu’il est nécessaire de mener un travail plus approfondi de ces interactions complexes entre les dimensions sociales, identitaires et politiques des enjeux de socialisation des adolescents. L’analyse de leurs représentations montre que eux-mêmes créent des intrications entre ces différentes approches. Créer de nouvelles formes d’analyse et d’action suppose de les élaborer et de prendre appui sur ces nouvelles dynamiques, en regrettant les approches défensives et stigmatisantes.

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