LA MÉDITERRANÉE, UNE MER DE PARADOXES Paul BALTA

, popularité : 39%

Paradoxalement, des origines à nos jours, la Méditerranée n’a cessé d’être précisément une mer de paradoxes. Je donnerai quelques exemples pour illustrer cette conférence de la rentrée académique de l’ICM que m’a demandé de faire le père Jean-Marc Aveline que je remercie très sincèrement de son invitation. Je tiens à dire d’emblée combien je suis bouleversé par la tragédie vécue par le Liban au cours de ce qu’on doit considérer comme la cinquième guerre israélo-arabe après celles de 1948, 1956, 1967 et 1973. J’y reviendrai quand j’aborderai leurs conséquences néfastes sur le Partenariat euro-méditerranéen, PEM.
Une phrase de Fernand Braudel, ce Lorrain devenu un grand “méditerranéiste”, me servira d’introduction : “La Méditerranée, c’est (...) mille choses à la fois. Non pas un paysage, mais d’innombrables paysages. Non pas une mer, mais une succession de mers. Non pas une civilisation, mais plusieurs civilisations superposées... La Méditerranée est un carrefour antique. Depuis des millénaires, tout conflue vers cette mer, bouleversant et enrichissant son histoire (...)"1.

BERCEAU DE LA GASTRONOMIE ET DE L’ART DE VIVRE

Je commencerai donc par la géographie, la nature et la nourriture qui sont au centre de la vie quotidienne depuis les origines. Notre “mer-mère” est apparue à l’ère tertiaire, il y a 43 millions d’années, à la suite d’une collision des plaques de l’Asie, de l’Afrique et de l’Europe. Elle était très pauvre à l’origine. Sur le plan agricole, les principales plantes autochtones étaient le figuier, l’olivier et la vigne. Premier paradoxe : dès l’Antiquité, ses riverains en ont fait le principal berceau de la gastronomie et de l’art de vivre2 car ils avaient l’art d’adapter ce qu’ils adoptent. La dette de la Méditerranée à l’égard de l’Orient est considérable. Ainsi, par étapes successives, le riz est venu de Chine, le blé du Kurdistan, les lentilles de Mésopotamie, comme en témoigne la Bible en racontant comment Ésaü, fatigué et affamé, céda son droit d’aînesse à Jacob, pour un plat de lentilles (Genèse, III, 25).
Nombre de fruits qui nous sont familiers sont nés en Chine, en Inde ou d’autres pays d’extrême Asie, puis ont été acclimatés en Perse. Ils ne nous sont parvenus que beaucoup plus tard, mais qui songe aujourd’hui, en longeant la Costa del azahar et la huerta de Valence en Espagne, que melons, pastèques, prunes, pêches, n’y ont fait leur apparition qu’avec l’arrivée des Arabes au VIIè siècle ? Il en est de même pour les oranges dont le nom vient de l’arabe narinj ou naring. Autre paradoxe, les Arabes nomades, convertis à l’islam, se sont sédentarisés et ont contribué à modifier le paysage de la Méditerranée occidentale. En effet, après avoir découvert les Jardins suspendus de Babylone, une des Sept merveilles du monde, ils ont introduit la culture en terrasse et des systèmes d’irrigation toujours en usage.

BERCEAU DES TROIS RELIGIONS MONOTHÉISTES RÉVÊLÉES

Très présents dans les livres profanes3 , le boire et le manger le sont également dans les livres sacrés, Bible, Évangiles et Coran. C’est logique car la Méditerranée est aussi le berceau des trois religions monothéistes révélées, judaïsme, christianisme, islam. Certes, l’islam a vu le jour en Arabie, mais Mahomet qui conduisait des caravanes a découvert le christianisme surtout en Syrie. C’est aussi à partir de ce pays que l’islam s’est répandu en Méditerranée.
Les relations entre les monothéismes comportent bien des paradoxes. Ainsi, même si les “grands prêtres” juifs du Temple ont accusé Jésus de blasphème, c’est Ponce Pilate, gouverneur romain de Judée, qui a donné l’ordre à ses soldats de le crucifier. Néanmoins, les Pères de l’Église ont accusé tout le peuple juif et l’ont qualifié de “déicide”. La tradition perdure, contribuant à alimenter l’antisémitisme. Il faudra attendre le Concile Vatican II (1962-1965) pour y mettre un terme. Premier pape à se rendre dans une synagogue et à y prier, à Rome, le 13 avril 1986, Jean-Paul II avait déclaré : “L’antisémitisme est sans justification aucune et absolument condamnable”.
Paradoxe aussi au sein du christianisme. C’est une religion d’amour et pourtant, au cours des premiers siècles, les chrétiens s’entre-déchirent et se divisent en raison de plusieurs hérésies. Citons notamment l’arianisme, du nom du prêtre Arius d’Alexandrie qui avait contesté, vers 320, la Trinité (Père, Fils et saint Esprit) et nié la nature divine du Christ.
En outre Rome va prendre de l’ascendant au fil des siècles. La rupture avec les Églises d’Orient sera consommée lors du grand schisme de 1054, quand le pape Léon IX et le patriarche Keroularios de Constantinople s’excommunient mutuellement. Confrontés à l’Occident catholique sous l’autorité du Saint-Siège, les Orientaux se regroupent selon leurs ethnies et chacune choisit son patriarche. Là aussi, il faudra attendre Vatican II pour amorcer la réconciliation. Le concile prône le dialogue avec les orthodoxes pour favoriser l’unité des chrétiens. Les résultats sont réconfortants : l’Église russe est la seule à refuser, pour le moment, la main tendue.
Paradoxe enfin entre chrétienté et islam. Dans l’imaginaire chrétien, l’islam s’est imposé par la guerre. Pourtant, comme l’attestent de grands historiens, dont André Miquel4, la conquête ne se fit pas seulement par les armes. Beaucoup de chrétiens, troublés et affaiblis par les querelles byzantines et les schismes, ont été séduits par le message de l’islam, simple et clair. Il est résumé par la profession de foi qui, prononcée trois fois, est aussi la formule de conversion : “Il n’y a de Dieu que Dieu et Mahomet est l’Envoyé de Dieu”. Même si quelques califes ont été intolérants, il faut bien admettre que pendant des siècles, grâce au système de protection de la dhimma, mieux valait être juifs et chrétiens en terre d’Islam que juifs et musulmans en terre chrétienne. La situation s’inversera au milieu du XXè siècle avec la montée de l’islamisme.
On ne peut ignorer non plus les huit croisades de 1096 à 1270, menées principalement pour délivrer Jérusalem occupée en 638 par les musulmans. Elles ont marqué les esprits sur les deux rives, surtout au Sud, jusqu’à nos jours. Les manuels scolaires des pays arabes les dénoncent et ils qualifient de “nouvelle croisade” la colonisation au XIXè siècle. Le mouvement Al Qaida (“la Base”) d’Oussama Ben Laden, auteur d’attentats, dont ceux du 11 septembre 2001, traite les Occidentaux de “croisés”. Pourtant, dans ce domaine aussi, Vatican II a joué un rôle fondamental en prônant le dialogue islamo-chrétien. En mai 2001, Jean-Paul II a été également le premier pape à se rendre dans une mosquée, celle des Omeyyades à Damas, et à y prier.
À ce propos, impossible de ne pas évoquer les remous provoqués par le cours de Benoît XVI à l’université de Ratisbonne, le 12 septembre. Certes le pape a commis un impair concernant l’islam et la violence, mais il a exprimé ses regrets. Néanmoins le passage incriminé ne tient qu’une petite place dans l’ensemble de son intervention que ceux qui l’ont le plus violemment critiquée n’ont manifestement pas lue. Or il explique, je cite, “Comment nous deviendrons capables d’un vrai dialogue entre les cultures et les religions - un dialogue dont nous avons un urgent besoin”. Triste paradoxe : ce sont les chrétiens d’Orient qui pâtissent le plus de ce malentendu.
Paradoxalement, les guerres de religions n’ont pas empêché les échanges ! Au gré des expéditions, les croisés ont découvert un univers dont ils n’avaient pas idée ainsi que l’art de vivre des Orientaux : hygiène, confort et bonne nourriture. Ils y ont tellement pris goût que nombre d’entre eux se sont installés en Orient et ont adopté les coutumes locales. Les autres ont rapporté un butin qui est loin d’être négligeable. Qu’on en juge, la liste n’étant pas exhaustive : le divan, le sofa, le matelas, des tissus tels le satin et la mousseline ; des espèces potagères comme l’aubergine, l’asperge, le cornichon, l’échalote ; des fruits enchanteurs comme l’abricot et la banane qui ne sera appréciée des Européens qu’à partir du XIXè siècle. Lors du siège d’Antioche (1098) ils mâchaient du “roseau miellé”, en fait, de la canne à sucre, puis ils découvrent le sucre candi (sukkar qandi) et les confiseries dont les bonbons, les dragées et le nougat. Je pose une question : combien de gourmands le savent ?
Autre paradoxe : depuis qu’elle existe et malgré les guerres, la Méditerranée est la mer de tous les métissages, humains et culturels. Ainsi, la civilisation européenne est-elle fondée sur un triple héritage : Gréco-romain (influencé par l’Égypte, la Phénicie et l’Orient), judéo-chrétien et, on a une fâcheuse tendance à l’oublier, arabo-musulman. C’est là un premier miracle. Le second : par-delà les mélanges, chacun des peuples riverains parvient à préserver son identité. Une identité qui, au fil des siècles, n’est plus tout à fait la même ni tout à fait une autre. Après tout, l’Italien du Quatrocento n’est pas celui de l’Antiquité ou du Moyen Âge, et l’actuel ne se confond ni avec ses ancêtres ni avec les autres riverains qui sont dans une situation analogue.

LES APPORTS SCIENTIFIQUES

Une réalité historique fondamentale est paradoxalement ignorée par la plupart des Arabes contemporains et trop souvent occultée par les Européens : du VIIIè au XIIIè siècle et même jusqu’au XVè, la civilisation arabo-musulmane a été à la pointe de la modernité. S’il y a eu un “miracle grec” dans l’Antiquité, il y a eu aussi, je le dis avec force, un “miracle arabe” au Haut Moyen Âge : celui des savants et des penseurs qui, bien que Persans, tel Avicenne, Juifs tel Maïmonide, Andalous tel Averroès, ont choisi de rédiger leurs travaux dans cette langue. Ils ont exploré tous les domaines du savoir : astronomie, mathématiques, physique, chimie, médecine, botanique, philosophie,géographie, architecture, histoire. À titre d’exemple, l’algèbre a été inventé par l’Arabe Khawarizmi (780-850) et le premier hôpital a vu le jour à Bagdad au IXè siècle. Sans tous ces apports, la Renaissance européenne n’aurait pas été ce qu’elle fut ou elle aurait été plus tardive5.
L’Europe a pris l’ascendant alors que le déclin arabe avait déjà commencé. Il se poursuivra jusqu’à la Nahda (Renaissance) au XIXè siècle. Elle a vu le jour à la suite de l’expédition de Bonaparte (1798-1801) accompagné de 167 savants qui ont joué un rôle déterminant. La Nahda commence sous Mohamed-Ali (1805-1848), fondateur de l’Égypte moderne, se poursuit sous ses successeurs, mais aura du mal à survivre à la colonisation britannique à partir de 1882. Il faut cependant citer quelques grands témoins comme Naguib Mahfouz (1911-2006) seul écrivain arabe à avoir obtenu le Prix Nobel de littérature, prix qu’aurait mérité aussi Taha Hussein (1889-1973). Citons également Hoda Chaarawi, la première à avoir, au début du XXè, siècle, arraché le voile avec des milliers de femmes sur une place publique et osé revendiquer les droits de la femme dans la société patriarcale égyptienne.
À partir du XVè siècle, l’Europe a pris l’ascendant en Méditerranée et son apport a été considérable dans de nombreux domaines, dès la Renaissance au XVIè siècle, puis notamment avec la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen en 1789, la révolution industrielle, les découvertes technologiques et scientifiques au XIXè et au XXè siècle.
Le PNUD, Programme des Nations Unies pour le développement, a publié entre 2002 et 2005 : “Développement Humain dans le Monde Arabe”, dont les quatre parties traitent du savoir, de la liberté, de la société et du statut des femmes. Les constats dressés sont très inquiétants. L’analphabétisme :30% d’hommes et 50% de femmes sur les quelque 300 millions d’habitants des 22 pays de la Ligue arabe. Le système d’enseignement, fondé sur la méthode coranique de l’apprentissage par cœur, n’a pas évolué. Les budgets de la recherche fondamentale ne dépassent pas 0,4 % du PNB contre 2,35 % en Israël et 2,9 % au Japon. Seuls 371 chercheurs et ingénieurs sont en poste pour 1 million de citoyens arabes, la moyenne mondiale étant de 979. La fuite des cerveaux est une “hémorragie” : 15 000 médecins sont partis entre 1998 et 2000, sans parler des autres professions. En outre 51 % des 18-25 ans souhaitent émigrer. Sur 20 étudiants, il n’y en a que 1 en sciences, d’où la très faible représentation des Arabes dans le dépôt des brevets mondiaux. Les livres publiés : 1,1% de la production mondiale. La Grèce, 11 millions d’habitants, traduit cinq fois plus de livres que les Arabes ! Médias : ils ont le taux le plus faible au monde de journaux, de radios et de télévisions par habitant. Internet : seuls 1,6 % des Arabes y ont accès avec 18 ordinateurs pour 1000 personnes contre une moyenne de 78,3 dans le monde. Le PNUD souligne les lourdes insuffisances pour la démocratie et le statut des femmes. En conclusion, il appelle les Arabes à renouer avec leur âge d’or pour rattraper leur retard et tenter d’innover à nouveau.

PARADOXES D’UNE MER ET DE SES RIVES

Le nom Méditerranée est relativement récent ! Dans l’Antiquité, différents termes ont été utilisés pour désigner le bassin. Le géographe grec Strabon (58 av. J.-C.- 25 ap. J.-C.) a été le premier à parler de “Notre mer” qui devient la Mare nostrum des Romains. N’oublions pas que c’est la seule fois dans l’histoire où l’unité de la Méditerranée a été réalisée, il est vrai par la force, sous l’autorité de Rome. Ce n’est qu’au Moyen Âge qu’apparaît l’adjectif méditerrain ou méditerran qui signifie “au milieu des terres”. Au XVIè siècle, Jacques Amyot, célèbre humaniste, utilise le terme mer mediterrane, mais ce n’est qu’à la fin du XVIIè siècle que Méditerranée devient un substantif et un nom propre. Enfin, c’est au XVIIIè siècle, très exactement en 1737, que le mot apparaît sur une carte. Depuis, il s’est imposé dans les langues latines et en anglais. Les Arabes l’appellent Bahr al abiad al moutawassat, la mer Blanche du milieu, et les Turcs, Ak Deniz, la mer Blanche, par opposition à Kara Deniz, la mer Noire.
Paradoxalement, on évoque presque toujours deux rives, Nord et Sud, le plus souvent pour les opposer voire les figer. Or cette mer est une mosaïque de peuples avec leurs langues, leurs dialectes, leurs traditions, leurs régimes politiques, leurs évolutions. Toutefois, comme je l’ai montré, il y a aussi les échanges, les métissages, les influences réciproques et un sentiment commun d’appartenance à cette mer.
À mes yeux, il y a en réalité six rives :
- la rive Est, euro-asiatique, est l’ancienne Asie mineure grecque et byzantine, aujourd’hui la Turquie, seul pays musulman à avoir proclamé la laïcité en 1923 ;
- la rive Est, asiatique, berceau des Hébreux et des Phéniciens, comprend cinq pays : Syrie, Liban, Jordanie, Palestine, Israël ; elle est à dominante arabo-musulmane avec des minorités chrétiennes et juives et des ethnies non arabes (Arméniens, Druzes, Kurdes, etc)
- la rive Sud-Est africaine, celle de l’Égypte, le plus vieil État-nation de la planète, pivot du monde arabe entre le Machrek et le Maghreb ;
- la rive Sud-Ouest, celle du Maghreb, de la Libye au Maroc et à la Mauritanie atlantique, à vieux fond berbère, islamisée et arabisée ;
- la rive Nord-Ouest ou Arc latin, composé des “soeurs latines” (Portugal atlantique, Espagne, France et Italie) à majorité catholique ;
- la rive Nord-Est enfin, celle des Balkans et de la Grèce où prévaut l’orthodoxie, avec des catholiques et des musulmans.
Quelques exemples pour illustrer ce que je viens de dire. Les auteurs de la Grèce classique reconnaissaient leur dette à l’égard de l’Égypte pharaonique dans plusieurs domaines dont les multiples apports des pyramides. On peut dire aussi que les temples grecs à échelle humaine sont les enfants des gigantesques temples de Louxor et de Karnak. Exemple encore, assez paradoxal : la plupart de nos jeunes ignorent qu’au XIIè siècle avant J-C, les Phéniciens ont inventé le premier système d’écriture alphabétique qui a inspiré les alphabets hébreu, araméen, grec, latin, cyrillique, arabe. Les tableaux comparés de tous ces alphabets sont impressionnants. L’IMA, Institut du monde arabe à Paris, a prévu une grande exposition “Les Phéniciens et la Méditerranée” du 15 octobre 2007 au 31 mars 2008.
Paradoxes contemporains : la splendeur attractive et la pollution répulsive. En effet, la Méditerranée est la première région touristique du monde (35%) grâce à la beauté de ses monuments et de ses sites dont 212 font partie des 830 classés au Patrimoine mondial de l’Unesco en 2006 (soit 25,5%). Grâce aussi à son art de vivre et au sens de l’hospitalité de ses habitants. Les zones côtières, les plus visitées devraient accueillir 312 millions de touristes en 2025 contre 175 en 2000 avec toutes les conséquences que cela comporte. Des mesures sont prises en faveur du “tourisme durable”, respectueux de “l’environnement durable”, mais elles sont insuffisantes.
À cet égard, je me réfère aux analyses et projections du Plan Bleu6 , document fondamental que je vous recommande vivement de consulter. En 1500, le pourtour comptait trois villes de plus de 100 000 habitants sur une vingtaine dans le monde. En 1950, dix dépassaient le million et, en 1995, vingt-neuf. En 2025, le bassin devrait abriter au total 523 millions d’habitants dont 243 millions d’urbains dans les pays Est et Sud et 135 dans ceux du Nord. Les populations littorales permanentes devraient, elles, atteindre 108 millions à l’Est et au Sud, et au Nord 68 millions. Sur les 46 000 km de côtes, 15 000 sont urbanisées ou “irrémédiablement mitées” et 4 000 supplémentaires devraient l’être d’ici à 2025, augmentant la perte de terres agricoles de qualité et la pollution tellurique et marine. Les causes principales de l’urbanisation sont la démographie, l’exode rural, l’abandon de nombreuses régions montagneuses, l’industrialisation -surtout à l’Est et au Sud-, le tourisme et l’installation de retraités du Nord séduits par la douceur du climat. Une des graves conséquences est la nette augmentation de la consommation d’eau. Résultat : la pénurie d’eau douce autour du bassin et dans les îles en fait un enjeu stratégique.
Le canal de Suez évitant de contourner l’Afrique, cette mer presque fermée est devenue un espace d’intense navigation : au total, elle assure 30% du trafic maritime mondial et 23% du transport pétrolier. Conséquence : les rejets polluants, dont le déballastage, pourtant interdit, les eaux usées domestiques et urbaines dont 70% le sont sans traitement, les eaux industrielles non recyclées, les produits chimiques, les métaux lourds (plomb, mercure), les substances d’origine agricole (pesticides, engrais), les déchets plastiques, les canettes, les bouteilles, les débris flottants (plus de 750 millions d’objets en 2000 !). Les effets négatifs sur la flore et la faune sous-marines sont considérables. Les membres du PEM réunis à Barcelone le 19 décembre 2005 ont lancé l’initiative “Dépolluer la Méditerranée d’ici à 2020”. Y parvenir est un objectif fondamental !

LES TENTATIVES DE RAPPROCHEMENT

Dès la fin de la Seconde guerre mondiale, il y a eu, au Nord comme au Sud, des tentatives de rapprochement et de dialogue qu’on peut considérer comme des étapes préparatoires au Partenariat euro-méditerranéen7. Ces tentatives, logiques, normales, utiles comportent néanmoins plusieurs paradoxes.
Peu après sa création, en 1958, la Communauté économique européenne a mis en place la Politique méditerranéenne globale, PMG, fondée sur la coopération avec les PTM, Pays tiers méditerranéens. De son côté, la Ligue des États arabes, fondée en 1945, a soutenu le DEA, ou Dialogue euro-arabe. Entamé en 1974, après la crise pétrolière provoquée par la guerre israélo-arabe de 1973, il n’a pas survécu aux divisions entre les pays arabes provoquée par la guerre du Golfe, lancée en 1991 par les États-Unis contre l’Irak de Saddam Hussein qui avait occupé le Koweit.
Citons aussi la Concertation des 5+5 (les “soeurs latines” : Portugal, Espagne, France, Italie, Malte et les “frères maghrébins” : Libye, Tunisie, Algérie, Maroc, Mauritanie). Commencée en 1989 elle a été interrompue en 1991 comme le DEA. Toutefois les rencontres ministérielles ont repris alternativement au Nord et au Sud sous le nom de Dialogue des 5+5 : à Lisbonne (25-26 janvier 2001) , à Tripoli (29-30 mai 2002), à Sainte-Maxime (9-10 avril 2003), à Alger (15-16 septembre 2004. Le premier sommet, prévu pour 1992, s’est finalement réuni à Tunis les 5-6 décembre 2003.
La politique méditerranéenne de l’Europe a connu plusieurs étapes. Début 1990, un rapport interne de la Commission rappelle, une fois de plus, “l’importance stratégique de la Méditerranée” pour l’Union européenne. En juin, la PMR, Politique méditerranéenne rénovée, est adoptée. À cette occasion, le Conseil des ministres, je cite, “réitère sa conviction que la proximité géographique et l’intensité des rapports de toute nature font de la stabilité et de la prospérité des PTM des éléments essentiels pour la Communauté elle-même”. Puis il conclut : “Une aggravation du déséquilibre économique et social entre la Communauté et les PTM du fait de leurs évolutions respectives serait difficilement contrôlable. Au sens large, la sécurité de la Communauté est en jeu”.
En décembre 1994, l’Union européenne fait un bilan critique de la PMR. Elle constate que, paradoxalement, la PMR n’a pas innové mais est demeurée un héritage du passé. Principal reproche : elle poursuit une politique de coopération traditionnelle au lieu de proposer un projet global ambitieux. L’Europe prend conscience qu’elle ne peut se construire sans établir une relation particulière avec ses voisins de l’Est et du Sud. Ces analyses favorisent l’élaboration du concept tout à fait novateur de “partenariat”. Il Implique la coopération multilatérale et conduit à préparer, en concertation avec les PTM, la Conférence euro-méditerranéenne de Barcelone (27-28 novembre 1995)

LE PARTENARIAT EURO-MÉDITERRANÉEN

À mes yeux, la Déclaration de Barcelone adoptée par les 15 de l’UE et les 12 PTM, est l’acte fondateur de la Méditerranée du XXIè siècle. Elle a, en effet, proposé ce “partenariat” afin de créer “une zone de paix, de stabilité, de sécurité (...) et de prospérité partagée”. Ce qui est aussi une idée neuve. La Déclaration comporte trois volets : 1) Partenariat politique et de sécurité : définir un espace de paix et de stabilité ; 2) Partenariat économique et financier : construire une zone de prospérité partagée ; 3) Partenariat dans les domaines social, culturel et humain : développer les ressources humaines, favoriser la compréhension entre les cultures et les échanges entre les sociétés civiles.
Il faut absolument expliquer les innovations du Volet 3 par rapport à sa première version, intitulé simplement : “Partenariat dans le domaine social et humain”. En effet, le Rapport de synthèse du 10 avril 1995, élaboré par Bruxelles pour servir de base à la Déclaration de Barcelone, occultait pratiquement la culture ce qui n’est pas le moindre des paradoxes. Il se préoccupait en priorité des migrations, du trafic des stupéfiants, du terrorisme, de la criminalité internationale avant de consacrer un petit paragraphe d’une dizaine de lignes à “Culture et médias”. Quant aux religions, composantes importantes des sociétés méditerranéennes, elles n’étaient même pas mentionnées ! Au cours d’une journée de travail, le 23 mai 1995, au Quai d’Orsay, réunissant des diplomates et cinq spécialistes de la Méditerranée8, nombre de critiques et de suggestions ont été formulées. J’avais déploré qu’il n’y ait pas un paragraphe ou même une ligne pour rappeler que, depuis 10 000 ans, le flambeau de la civilisation n’a cessé de circuler d’une rive à l’autre. En outre, c’est la Méditerranée qui a inventé la notion de société civile, dès l’Antiquité, même si elle ne portait pas ce nom avant l’expression latine societa civilis. Elle concerne la façon dont la société s’organise face à l’État et à son chef. Ainsi, les communautés avaient-elles leurs règles de solidarité s’ajoutant à celles liant les membres de la famille, du clan et de la tribu. Invention aussi des réseaux : de villes, de couvents, de confréries, de marchands, de contrebandiers.
Les diplomates présents ont tenu compte des critiques et des suggestions comme le prouve l’intitulé final du Volet 3, que je viens de lire, et son contenu. Je souligne aussi que c’est la première fois qu’un document engageant les États signataires, mentionne la Société civile et souligne sa “contribution essentielle au développement du PEM”.
Ce texte avait suscité d’immenses espoirs, surtout sur les rives Sud et Est, et amorcé de nombreuses initiatives souvent financées par l’Union Européenne. Les lourdeurs bureaucratiques de la Commission de Bruxelles, l’élaboration de l’Euro et sa mise en place définitive le 1er janvier 2002, puis la préparation de l’élargissement de 15 à 25 et sa réalisation en 2004, ont malheureusement contribué à reléguer la Méditerranée et le Partenariat euro-méditerranéen au second plan.
Les PTM devenus PPM, Pays partenaires méditerranéens, ont aussi leur part de responsabilité. Ainsi, Barcelone 1 avait décidé que les Conférences des ministres des Affaires étrangères du PEM auraient lieu tous les deux ans, alternativement au Nord et au Sud. Barcelone 2 devait se tenir à Tunis en 1997, mais la Syrie avait alors opposé son veto en refusant qu’Arabes et Israéliens soient côte à côte sur une terre arabe. Elle s’est donc tenue à Malte, de même que le FCE, Forum Civil Euro-med qui suit ou précède la conférence ministérielle. Le résultat c’est que le PEM n’est guère connu des opinions publiques des PPM. Un signe d’espoir : pour la première fois un pays du sud, le Maroc, doit accueillir un FCE à Marrakech, du 4 au 7 novembre 2006.

BARCELONE 10 : BILAN ET PERSPECTIVES

Le premier Sommet du PEM s’est tenu, les 27 et 28 novembre 2005, dans un contexte régional et international difficile : processus de paix israélo-palestinien bloqué, montée de l’islamisme, attentats terroristes, forte immigration clandestine, retombées de l’intervention américaine en Irak depuis 2003. Ses résultats sont mitigés. Pour les uns c’est un échec ; pour d’autres, un demi succès.
Ce sommet était co-organisée par l’Espagne, pays hôte, et la Grande-Bretagne, présidente en exercice de l’UE, dont 22 chefs d’État ou de gouvernement sur 25 étaient présents. En revanche, les chefs d’État turc et arabes, absents, à l’exception du Palestinien Abou Mazen, ont boudé la rencontre pour manifester leur déception quant aux résultats du PEM, et se sont fait représenter par leur Premier ministre ou leur ministre des Affaires étrangères. Sur le fond, les États et la société civile espéraient une relance spectaculaire pour donner plus d’efficacité et une meilleure visibilité au PEM. Cela n’a pas été le cas. Les tensions entre Israéliens et Arabes ont bloqué l’adoption d’une déclaration commune. C’est le discours du président Tony Blair qui a fait la synthèse des travaux et des décisions prises.
Bref bilan. Le Volet 1, politique, n’a réglé ni le conflit israélo-palestinien, ni celui de Chypre, ni contribué à surmonter le problème du Sahara occidental. La revendication de ce territoire par le Maroc et la RASD, République arabe sahraouie démocratique, continue à bloquer l’UMA. La plupart des PPM ont des régimes autoritaires, voire dictatoriaux, peu respectueux des droits de l’homme, mais on assiste à une timide démocratisation et à un rôle croissant de la société civile dans plusieurs pays. Innovation importante, mais récente : l’APEM, Assemblée parlementaire euro-méditerranéenne. Née le 22 mars 2004 à Athènes, elle est composée de 240 membres : 120 de l’Union Européenne et 120 des PPM. Elle assure le suivi des accords d’association et favorise la connaissance réciproque.
Pour le Volet 2, économique et financier, on est très loin de l’objectif fixé : la prospérité partagée. Le programme MEDA, principal instrument de coopération financière avait pour objectif de faciliter la mise à niveau des économies des PPM et accélérer la privatisation des entreprises nationalisées, souvent déficitaires. Or les fonds d’aide MEDA tiennent en une formule : “1/4 de réalité, 3/4 de virtualité”. Sur l’enveloppe 1995-1999 de 3 437 milliards d’€, seuls 890 ont été déboursés, soit 26%, mais pour 2000-2006, sur 5 350 milliards, la proportion devrait être meilleure ; en outre, la Banque européenne d’investissement, BEI, a prêté 7 424 milliards d’€ pour la période 1995-2001 et en prévoit 6,4 pour 2000-2007. La zone de libre-échange demeure un objectif, mais ne semble pas réalisable, ni souhaitable pour certains, à l’horizon 2010.
Le Volet 3. Alors qu’elle est essentielle, la culture a été, jusqu’à récemment, le “parent pauvre”. En outre, à chacun des Forums civils euromed, les participants demandaient que les représentants de la société civile (associations, ONG, universités, etc.) soient considérés comme des interlocuteurs de la Commission européenne. Finalement, il a fallu attendre la Conférence ministérielle de 2005, à Luxembourg, pour que la Plateforme non gouvernementale euromed, formée de nombreux réseaux méditerranéens du Nord et du Sud, devienne l’interlocuteur régulièrement consulté et informé.
Plusieurs programmes importants ont été lancés dans la cadre du Volet 3 : Euromed Héritage, Euromed Audiovisuel, Euromed Jeunesse, Eumedis qui signifie “Développer la société de l’information dans la région méditerranéenne”. Toutefois, ils ont un caractère trop institutionnel. Dernière initiative : la création de la Fondation Euro-Méditerranéenne Anna Lindh pour le Dialogue entre les Cultures, la FAL, qui comble un vide, en particulier en direction des jeunes. Son siège a été inauguré en 2005 à Alexandrie, ce dont on ne peut que se féliciter, mais il y a lieu de s’inquiéter de la faiblesse des fonds dont elle dispose : 11,8 millions d’€ sur trois ans. Le PEM a également favorisé des d’initiatives de la société civile, tel le Conservatoire international des cuisines méditerranéennes, CICM, créé à Marseille en 1998.
Les participants ont réaffirmé fortement les principes et les objectifs de la Déclaration de Barcelone. Toutefois, l’élargissement de l’UE de 15 à 25 (27 le 1er janvier 2007 avec la Bulgarie et la Roumanie) a rendu la situation plus complexe à gérer. À son initiative, le Sommet a entériné la Politique européenne de voisinage, PEV, conçue prioritairement pour les pays de l’Est et fondée sur la coopération bilatérale, alors que le PEM l’est sur la coopération multilatérale. En 2007, l’Instrument européen de Partenariat et de Voisinage remplacera les fonds MEDA. Le sommet a adopté un plan d’action prioritaire et sécuritaire : “Code de conduite euro-méditerranéen de lutte contre le terrorisme” et un Volet 4, “Justice, sécurité et migrations”, qui se veut novateur sur les flux migratoires. De même, il a défini un programme quinquennal ambitieux pour les trois Volets. Néanmoins, on craint qu’en raison des ambiguïtés de ce Sommet, le PEM soit en péril. La réalisation de l’ensemble euro-méditerranéen exigera un renforcement de l’UE et beaucoup de temps. La Déclaration de Barcelone demeure certes l’acte fondateur de la Méditerranée du XXIè siècle à condition qu’existent les volontés politiques de la respecter, de la mettre en oeuvre et de s’en donner les moyens.

LA GUERRE DU LIBAN

Je terminerai par la dernière tragédie. Les lueurs d’espoir qui sont apparues en septembre ne sauraient en effet occulter ce qu’a vécu le Liban lors de “la guerre de 33 jours” (12 juillet-14 août 2006). Dramatiques paradoxes pour Israël : il prétendait vaincre le Hezbollah or son offensive est un échec sans précédent ! De plus, elle a mis en valeur le Parti de Dieu. Les chiffres sont particulièrement éloquents. Israël a effectué 1 500 raids aériens, 2 000 missions d’hélicoptères, 1 200 vols de transport et 1 300 sorties de drones, les avions sans pilote, lâché 130 000 bombes. Résultat : un million de Libanais déplacés, soit un quart de la population, 1 300 morts et quelque 4 000 blessés, 15 000 habitations, 94 routes principales, 80 ponts détruits ou fortement endommagés. Le (PNUD) Programme des Nations unies pour le développement évalue à « 15 milliards de dollars, sinon plus », les pertes économiques du Liban. Le Hezbollah, lui, a réussi à lancer près de 4 000 roquettes sur Israël tuant 45 civils et blessant grièvement 33 autres ; Tsahal déplore 162 morts.
À la catastrophe humaine et économique s’ajoute celle de l’écologie. En effet, le bombardement par Israël des réservoirs de fioul de la centrale électrique de Jiyé, au sud de Beyrouth, le 14 juillet 2006, a provoqué une marée noire de 13 000 tonnes. Coût du nettoyage : 50 millions d’€. Pour les experts libanais, syriens, turcs, grecs, maltais, réunis par le PNUE à Athènes, c’est "la plus grande catastrophe écologique en Méditerranée".
Enfin, force est de constater, hélas, qu’en l’absence d’une solution politique, le conflit israélo arabe demeure le principal facteur de blocage du Partenariat euro-méditerranéen.

CONCLUSION

Dans mon exposé, j’ai exprimé des voeux et des critiques. Méditerranéen par mes racines et “méditerranéiste” par vocation je reste malgré tout optimiste.
Ne plus l’être conduirait à baisser les bras et à renoncer au combat. “Méditerranéiste”, est un néologisme que j’ai forgé, à partir de l’espagnol, pour désigner les spécialistes de la Méditerranée, et aussi les militants, en espérant qu’il figurera enfin dans les dictionnaires français, à l’instar d’africaniste et d’américaniste.
En conclusion, je voudrais formuler, une fois de plus, un voeu qui m’est cher : qu’Ulysse et Sindbad, les deux grands marins qui parlent à nos imaginaires, apprennent enfin à naviguer ensemble afin que mare nostrum deviennent un jour mater nostra9. Ce voeu a commencé à être exaucé grâce au Processus de Barcelone qui les a réunis sur le même bateau. Mais il reste encore beaucoup à faire pour qu’ils naviguent vraiment ensemble afin que la Méditerranée devienne un lac de paix et de prospérité partagée. Face à la mondialisation et à la théorie du “choc des civilisations” de Samuel Huntington, qui est aussi celle de Ben Laden, il importe d’opposer la philosophie du dialogue des civilisations et des cultures qui a prévalu en Méditerranée. Il faut donc qu’elle devienne le berceau de l’avenir10 d’une Méditerranée réconciliée avec elle-même et à nouveau novatrice.

Paul Balta

NOTES

1-Fernand Braudel, La Méditerranée - espace et histoire, Flammarion, rééd,1999.

2-Paul Balta, Boire et manger en Méditerranée, Actes Sud-Sindbad, 2004.

3-Jean-François Revel, Festin en paroles : histoire littéraire de la sensibilité gastronomique de l’Antiquité à nos jours, Pauvert, Paris, 1979.

4 -André Miquel, Henry Laurens, L’islam et sa civilisation, Armand Colin, dernière édition, 2002.

5-Paul Balta, L’islam, Le Cavalier Bleu, Collection. “Idées reçues”, Paris, 2005.

6-Guillaume Benoit et Aline Comeau, sous la dir., Méditerranée. Les perspectives du Plan Bleu sur l’environnement et le développement, Éd. de l’Aube, 2005.

7- Paul Balta, Méditerranée. Défis et enjeux, L’Harmattan, Paris, 2000.

8- Michel Chatelus, Thierry Fabre, Xavier Gizard, Mohamed Sid Ahmed et moi-même.

9-Paul Balta (sous la dir. de) La Méditerranée réinventée. Réalités et espoirs de la coopération, La Découverte / Fondation René Seydoux, Paris, 1992.

10-Paul Balta, Claudine Rulleau, La Méditerranée, berceau de l’avenir, Les Essentiels Milan, Toulouse, 2006.

Brèves Toutes les brèves