Police de proximité : et s’il était trop tard ?

, par  Collectif "L’égalité d’abord !" , popularité : 62%

Le ministre de l’Intérieur annonce un retour de la police de proximité, ou plutôt de la police de sécurité du quotidien. Cette annonce laisse circonspect les professionnels et enthousiasme la population selon les sondeurs.
Domine une impression d’un "annoncé" trop tôt. On se demande comment seront déployés des moyens supplémentaires dans un contexte de menace terroriste et de restrictions budgétaires. Il faudrait pour les mêmes policiers passer des interventions musclées de la BAC aux interventions plus girondes de cette nouvelle entité, sans que bien sûr on ne prenne la peine de mette en place une procédure de lutte contre le contrôle au faciès attendue depuis si longtemps.
C’est un peu comme si on était resté sur les souvenirs d’une sorte "d’époque heureuse", un peu mythique rayée par Nicolas Sarkozy en 2003. Celle d’une police de proximité mise en place par Jean Pierre Chevènement qui lui se voulait éradicateur de sauvageons. Un temps où le policier organisait des manifestations sportives, connaissaient toutes les familles et était respecté. C’était il y a plus de 14 ans. C’est peu mais que de changement dans les quartiers depuis !

En Seine Saint Denis, si on excepte les transformations architecturales notables réalisées grâce à la rénovation urbaine initiée par Jean Louis Borloo, on a assisté à 15 années de mises en jachère qui ont donné un formidable coup d’accélérateur à un lent processus de déséchaffaudage que seuls ceux qui connaissent et pratiquent les quartiers peuvent mesurer. Coupe dans les budgets des associations, désertification médicale, écoles submergées par l’inadéquation des réponses aux besoins de la jeunesse...
Un mouvement de ghettoïsation qui a progressé avec une poursuite du départ des "petits blancs" que ne compense pas la gentrification de certains quartiers proches de la capitale encouragée par les prix du mètre carré. Dans le film "Cheb" de 1991, le personnage principal disait que dans son quartier "les français on ne les voit qu’à la TV”. Qu’en est-il aujourd’hui ? Personne n’a jamais voulu reconnaitre qu’il existait une organisation d’un communautarisme du HLM, mais on a tout de même l’impression que la coïncidence du "regroupement " dans les logements sociaux ne peut être fortuite ! Cette ghettoïsation se double de la présence de plus en plus importante, non pas d’un retour vers l’Islam qui aurait pu être structurante, mais du remplacement, comme presque partout dans le monde musulman, de l’Islam maghrébin traditionnel par un Islam venu du Golfe qui change les esprits et les références. Il y a 20 ans grandissait ensemble une jeunesse d’origine, maghrébine, franco française, portugaise, le juif pouvait jouer sur le terrain de football de Bobigny avec le musulman ? Qui sait si aujourd’hui il y a encore un enfant juif dans les écoles publiques du 93 ?
On voit aussi la transformation d’une partie de la jeunesse coupée des repères passés qui savaient imposer qu’il y avait des choses qui ne se font pas. Combien sont les quadras d’origine maghrébine dont l’enfance n’a pas forcément été celle du petit Lord Fontelroy, scandalisés par ce que l’on appelle avec une pudeur malvenue des incivilités, à lâcher des :"il n’y a plus de respect". Le rapport à l’adulte, y compris celui de son propre quartier et même de sa propre communauté a changé. Celui-ci n’est plus tabou. Et c’est sans doute une transformation majeure du rapport à l’autorité, observée aussi chez les jeunes des quartiers plus favorisés mais qui n’a pas les mêmes conséquences dans un univers qui n’en avait pas besoin. Le garde-fou du "grand frère", du "ammi" (oncle en arabe) disparait et avec lui une certaine forme de retenue. Plusieurs causes, une distanciation par rapport à la culture d’origine des parents qui marque une forme d’intégration, une perte de l’image symbolique du père dans des familles décomposées, où le chômage "chronique" a été ravageur. Ravageur car il renvoi à un exemple auquel on ne veut pas ressembler quand la nouvelle unité de mesure de la réussite est le prix du transfert d’un footballeur.
Enfin, s’il y a bien une chose qui a tout bouleversé, c’est bien l’intrusion du trafic de cannabis dans les quartiers populaires. La drogue a toujours été présente. Dans les années 80, c’était sans doute pire, car circulait l’héroïne. On se souvient tous des « toxicos » et nous avons en mémoire au moins l’un d’eux mort d’une overdose, les plus « chanceux » attrapaient eux le sida ou l’hépatite C.

Ce qui est différent c’est le changement d’échelle et la gangrène.
Changement d’échelle car la jeunesse française est celle qui consomme le plus de cannabis en Europe. En banlieue, on en fume partout et à tout âge. Le joint comble beaucoup de vacuités. Si on y ajoute ceux qui viennent se ravitailler, cela constitue un énorme marché, et c’est comme cela qu’est apparue la gangrène. Celle qui a transformé des halls d’immeubles en débit lucratifs rapportant plusieurs dizaines de milliers d’euros par mois, mais aussi en zone de non droits tombés sous la coupe de réseau véritablement mafieux générant une organisation hiérarchisée du chouffeur de 13 ans au patron en passant par le vendeur et les nourrices, ces mères de famille qui contre rémunération mensuelle transforment leur appartement en dépôt. Gangrène disais-je, cancer métastatique plutôt où la réussite par l’école et le travail semble moins attractive.
Et la police de proximité dans tout ça ? Elle va avoir fort à faire ! D’abord parce que les policiers eux aussi ont changé. Ce ne sont plus les gardiens de la paix bonhommes plus proche du père de famille, mais des jeunes gens souvent comparés à des robocops hais des jeunes, dont les « braves gens » désabusés par des années de laisser faire, n’attend plus grand chose. Ils évoluent sur un terrain dont la géographie est peu propice à la surveillance. Comment pourrait-elle s’adresser au jeune chouffeur produit d’une génération Peter Pan rétive à toute autorité, qui touche 100 euros par jours, pour lui expliquer que la loi ce n’est pas lui mais eux. Pourrait-elle l’empêcher de se joindre aux 122000 élèves qui quittent chaque année l’école sans diplôme ? Comment pourrait-elle regagner un terrain que la BAC n’a pas réussi à maitriser ? Comment à défaut de réimposer la norme commune pourrait-elle faire changer la peur de camp dans ces quartiers où l’une des premières discriminations est l’absence d’une sécurité minimale ? Comment pourra-t-on faire marche arrière ?

Il semble que cette police de proximité vienne trop tard, sauf s’il agit de faire une police capable à la foi de réimposer l’ordre républicain dans le respect des principes que l’on peut attendre d’une police républicaine, avec fermeté mais aussi une intelligence de ce milieu différent que les policiers mal formés apprennent sur le tas, sur le tard. On aimerait que ce soit le cas pour ces quartiers et ces habitants qui méritent tellement mieux que cet abandon dans lesquels on les a laissés.
Madjid Si Hocine
Texte paru dans le journal Le Figaro

Voir en ligne : Le Figaro

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