France-Algérie, juillet 1962-juillet 2012 : 50 ans de perdus ?

, par  Collectif "L’égalité d’abord !" , popularité : 28%

M. Hollande veut pénaliser la négation du génocide arménien pour tenir un engagement de campagne. Bonne idée qui montre la force du lobby arménien, mais qui, comparée aux difficultés persistantes à reconnaître les crimes et méfaits de la colonisation en Algérie en cette année du cinquantenaire de l’indépendance, apparaît étonnante ! Le président vient de prononcer un discours magistral où il reconnaît sans ambages la responsabilité de la France dans la rafle du Vel d’hiv et les horreurs commises pendant l’occupation. Les 132 ans de colonisation et la guerre d’Algérie n’en mériteraient-ils pas autant ?

On pourrait faire un catalogue morbide des « bienfaits » de la colonisation célébrés par un article d’une loi 2005, loi dont les auteurs étaient sans doute bien inspirés par un lobby plus puissant que celui des défenseurs de « la repentance » vilipendée par M. Sarkozy. On pourrait citer à titre illustratif les « enfumades » du maréchal Bugeaud consistant à asphyxier ceux qui s’étaient réfugiés dans des cavernes, les déportations au bagne des révoltés d’El Mokrani de 1871 (qui retrouvèrent les communards), les massacres du 8 Mai 1945 dits de « Sétif » qui firent environ 50 000 morts ou les noyades du 17 Octobre 1961 conduites par la main experte du préfet Papon sous l’autorité du ministre de l’Intérieur, Roger Frey...

Certes, on opposera les violences du FLN, elles aussi condamnables, mais proportionnellement non comparables, et les actions de développement et de construction de l’Algérie pendant la guerre, sauf qu’elles furent menées par l’Etat et les colons essentiellement pour ceux qu’on appelaient « les Européens » Faut-il rappeler ce qu’était la colonisation, formidable opération d’inféodation et d’acculturation, car, comme le disait un négociateur des accords d’Evian à Louis Joxe : « Le plus grand crime que vous ayez commis, c’est que je ne puisse pas m’exprimer à vous dans ma langue. »

Il y a en France 7 millions de gens ayant un lien avec l’Algérie, pays essentiel au Maghreb et dans la région subsaharienne, comme le montrent les événements au Mali, pays le plus grand d’Afrique avec l’armée la plus solide et la mieux équipée du continent et du monde arabe. Sa dette est quasi nulle et les réserves de change estimées à 150 milliards de dollars. C’est dire si par-delà les arguments moraux, il y a des arguments économiques et géostratégiques à une résolution du contentieux historique.

Aujourd’hui, on constate que la présence de la France va en reculant. On roule désormais japonais, coréen et même depuis peu chinois ! Le métro ouvert après plusieurs décennies de travaux par des sociétés françaises est l’arbre qui cache mal la forêt des aéroports, hôpitaux, bâtiments (il manque un million de logements en Algérie), autoroutes... construits par des entreprises étrangères, chinoises, japonaises, italiennes et de moins en moins françaises. Même si on regarde toujours autant les chaînes « métropolitaines » captées par satellite, les chaînes arabophones du Moyen-Orient ont fait une percée remarquée.

Récemment, dans un congrès médical à Tissemsilt, j’étais surpris lors des séances de questions du décalage dans la qualité de langue des médecins de plus de 50 ans et du français hésitant des plus jeunes ayant pourtant étudié dans la langue de Molière. 25 ans de réduction du nombre des visas et des échanges entre les deux rives ainsi qu’une politique d’arabisation de masse sont en train de faire changer les références culturelles. Il est certain que le nationalisme ombrageux du régime algérien ne facilite pas la relation entre les deux pays, mais on doit sortir de l’impasse actuelle.

La relation franco-algérienne devrait être, au Maghreb et dans le monde arabe, l’équivalent de ce qu’est la relation franco-allemande, un partenariat stratégique et unique. D’ailleurs, collision surprenante, le cinquantenaire de l’indépendance algérienne coïncide avec celui de la visite fondatrice du chancelier Adenauer à Reims qui scellera la réconciliation, seulement 17 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale. On en est bien loin 50 ans après les accords d’Evian. Il faut pour relancer et apaiser la relation franco-algérienne apurer le contentieux que représente la colonisation, il ne s’agit pas d’une repentance que personne ne demande, mais juste une reconnaissance du viol qu’a représenté la colonisation. Il faut, Monsieur Hollande, faire un geste fort qui soit l’égal de ce que fit M. Chirac en 1995 sur Vichy.

Pourquoi ne nommeriez-vous pas un ambassadeur extraordinaire ou un groupe de négociateurs qui préparerait avec les Algériens les conditions d’un nouvel élan du partenariat avec l’Algérie, de nouveaux accords d’Evian qui, eux, organiseraient le vivre ensemble franco-algérien et non pas la séparation. Mais le préalable à la relance ne peut être que la reconnaissance des méfaits et de l’injustice qu’a représenté la colonisation. Près de 200 ans d’histoire passée et l’histoire à venir l’impose ! -

Madjid Si Hocine (article paru dans le quotidien El Watan)

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